vendredi 28 mars 2008

Herbacée, ma verte ennemie...

Photo de Julien issue de la revue L'Express - obtenue via forum "crazy-julien"
« Absinthe, ma vieille ennemie, ma peur verte »

Les chemins qu’il avait choisis étaient de ceux susceptibles de me blesser mais je n’arrivais pas vraiment à bien le lui faire comprendre, dès que je voyais son charmant sourire, j’abdiquais toute résistance.
Et quel sourire, son arme la plus redoutable qui venait à bout de toutes mes colères et de tous mes doutes, nous avions pris l’habitude de nous rejoindre dans un petit bistrot qui ne payait pas de mine mais où nous étions bien tranquilles.
Souvent lors de notre premier baiser, sa bouche m’offrait avec assiduité et volupté l’odeur fruitée, herbacée et épicée de l’absinthe, compagne vorace, ma pire ennemie, celle à qui il ne pouvait résister et qui peu à peu étouffait, enserrait notre amour, l’étiolait, le violait, attendait patiente et gourmande de pouvoir le faire voler en éclat.
J’avais cessé de lutter car le manque de lui était plus de souffrance que la destruction et le chaos qui s’installaient dans ses beaux yeux bleus dont le délavé était de plus en plus évident et qui se plaisaient aussi à diffuser de nombreuses cernes sous son regard.
Je vivais ainsi dans la peur constante de le perdre, de n’être pas près de lui lorsque fatiguée de lui et de ses errements, la vie le quitterait. Folle que j’étais, bien folle de trembler pour lui !
Mais ne pas le voir, ce dont je l’avais menacé maintes fois, ne faisait souffrir que moi, certes il n’en aimait pas d’autre que moi, mais vivre sans moi, il le pouvait à l’évidence bien mieux que moi, alors pourquoi serais-je la seule à souffrir du mal qui le ronge.
Il avait perdu, il y a longtemps, dans une autre vie peut-être, sa bien-aimée, sa douce moitié , la maladie n’avait pas eu pitié, le choléra l’avait ravagée et emportée en trois jours, depuis tu avais survécu mais rien de plus et tu avais croisé, désabusé, presque mort déjà, ma route.
Je ne possédais pas grand chose mais tout le bien que je pouvais te faire, je te le faisais, j’essayais que tu mange chaud et riche, j’essayais que tu dormes dans un lit propre, mais toutes ces commodités t’étaient devenue étrangères, en fait tu étais mort, il y a bien longtemps et je devais être la seule folle à ne pas vouloir s’en apercevoir…


Et quand la vérité me rattrapait de trop prêt, je m’adonnais alors à ton vice, qui me permettait à moi aussi, d’oublier, je faisais alors couler lentement, très lentement le liquide vert sur le morceau de sucre et je laissais alors le venin prendre possession de mon corps, son fluide puissant me guidait alors jusqu’à toi.
L’angélique, parfois l’un de ses composants osait porter ce nom, spiritueux en manque de spiritualité, liquide voluptueux et vénéneux qui s’insinuait et s’imposait à moi, ne pouvant te faire venir à moi, j’allais à toi mon bel amant.
T’aimer était ma malédiction, la punition en regard de mes péchés et lutter contre un souvenir aussi puissant était ma damnation en ce monde mais lorsque j’étais en tes bras, je ne sentais pas de fantôme entre nous, tu savais te montrer tendre et puis indéniablement ton corps aimait l’amour.
Toujours, je me sentais flottante, pauvre petite chose sans défense entre tes doigts, tu savais caresser, regarder, désirer et je savais recevoir alors je te laissais à loisir dériver à ton goût autant de temps qu’il te plaisait, j’avais ainsi l’impression d’une divine parenthèse où la douleur n’arrivait pas à se matérialiser, dans cette sphère, dans notre espace de vie, tu m’appartenais enfin et c’était tout simplement divin.
Ta chair de couleur opaline avait gardé par miracle le goût de l’enfance, ta bouche rose-fraise m’offrait des heures de délicatesses dont avant toi, je n’avais le moindre soupçon, ton baiser était charnel, exigeant, captivant et le partage de ta substance me permettait de croire que l’éternité se distille parfois aussi sur notre terre, par d’infime fraction de bonheur.
Tactile, tu savais soumettre mon corps au moindre de tes désirs, ta chaleur et ton odeur arrivaient toujours à me faire hurler de plaisir au moment précis où tu laissais les effluves de l’orgasme nous enrober, nous fusionner, tu aimais alors que je prononce ton prénom : « Julien ».

Tu me forçais parfois à le répéter plusieurs fois, comme si ma voix et ses différentes tonalités te permettaient de te sentir encore en vie, comme lorsque le sang afflue et charrie l’existence malgré elle, je prenais du plaisir à ce rituel jusqu’au jour où j’eu le malheur de te demander de prononcer à ton tour mon prénom.
Tu me répondis alors, que tu ne pouvais me faire cette grâce, car seule l’aimée pouvait en jouir et tu ne m’aimais pas, moi qui le savait pourtant bien, j’en pris davantage conscience comme une sale et vilaine évidence, tu essayas d’adoucir ma peine, mais le mal était fait !
Ce soir-là, j’eu la prémonition que plus jamais je n’aurais à trembler pour toi, comme si quelque chose s’était brisé, cassé, de fait, en rentrant chez moi sous une pluie battante, je pris froid et mourus d’une sale fièvre en trois jours, le médecin se montrant impuissant devant le mal.
Ma voisine, bonne fille te fit prévenir aussitôt, tu ne tardas pas à venir, tu semblais avoir fait un effort sur ta mise, tu paraissais pour la première fois vraiment navré, plein de réelle douleur, je te vis même les larmes aux yeux, que n’aurais-je donné pour t’émouvoir, t’atteindre ainsi quelques jours avants.
Le cadeau de ma mort fut la douceur de ton sincère chagrin, tu apposas un doux baiser sur mon front, comme une larme fragile que j’emportais avec moi pour l’éternité et au moment de m’éteindre, me vint à l’esprit une peur que rien ne pourrait jamais plus apaiser :
« Qui prendrait soin de toi, après mon départ ? »…

Caliente
Illuna


Aucun commentaire: