

« PEAU D’ANGE » - 2e partie
Après ce minutieux examen et les nouveaux doutes qu’il avait nourris en lui, fort confus et troublé, il demanda :
PA : « Que va-t’il advenir de moi ? Que dois-je vaincre ou convaincre pour goûter à la joie du bonheur à deux ? »
La fée ayant rarement entendu plus belle tournure de phrase, lui expliqua donc la suite de sa mauvaise ou bonne fortune soumise à l’implacable série des vœux accomplis en bien ou en mal à son encontre.
Il se revêtit, et écouta à nouveau des plus patiemment la suite du simulacre de sa vie.
LF : « Cher ange, tu dois t’en retourner vivre dans ta cabane, y accomplir tes tâches sans rechigner, et si un jour belle dame vient à passer, toujours tu t’en devras lui poser même question, et ne pourra en rien la guider quant à sa réponse sans avoir à craindre les foudres de la puissante sorcière, la si bien nommée Kakophonia. »
PA, fébrile, impatient d’en découdre avec son funeste destin : « Quelle question ? »
LF : « Allons, tu n’as aucune raison de tout vouloir précipiter, le hasard s’en occupera bien à un moment ou à un autre. Donc, la question sera, en fait une affirmation : « Je suis une pauvre bête » et tu devras alors attendre réponse, qui si elle t’est destinée de toute éternité, sera : « Oui, la bête, bien, la bête, là, calme-toi ! ».
PA : « Pourquoi devrais proclamer, que je suis une bête ? »
LF : « Pourquoi, devrais-je te blesser par avance, en te le révélant ? »
PA : « Non, assez de mystère, je veux savoir ! »
LF : « Bon, comme tu voudras, après tout, si cela est ton choix. Donc, lorsque tu seras en possibilité de vivre une relation plus fusionnelle avec une damoiselle, ton comportement deviendra celui d’une bête sauvage »
PA : « Une bête sauvage, mais à quel point ? »
LF : « Toi, qui aime tant les bêtes, les soigne, et à qui elles font confiance, si je te dis jusqu’au point de non-retourr, me comprends-tu bien ? »
PA : « Oui, ma férocité pourrait alors provoquer la mort ! Oh, comme ce mauvais sort est cruel, moi qui aime tant les bêtes, en me comportant comme la plus féroce de l’une d’entre elle, je donnerais alors la mort, à ma bien aimée, comme cela est d’un cruel ! »
LF : « Oui, mais ton destin est d’arriver à contourner ce maléfice, tu y arriveras, mais sans doute pas au moment que tu auras choisi. Si de morale, il devait y en avoir une, je dirais que le bonheur se mérite, mais que toi plus qu’un autre, tu en connaîtras le prix à payer. Oui, il te faudra risquer la vie de ta douce amie, mais si ton choix a été judicieux, elle ne risquera rien, à toi de ne pas te tromper ! »
PA : « Mais, je suis si peu armé face à la vie et ses cruautés naturelles, mais là contre sortilège et maléfice, c’est tâche impossible. Jamais je ne consentirai à risquer la vie de qui que cela soit, pour construire mon bonheur. »
LF : « Tes scrupules t’honorent mais tu ne pourras rester éternellement à l’abri des tentations, des invitations. »
PA : « Alors, je me rendrai si laid, qu’il n’y aura plus de tentation, ni d’invitation ! »
LF : « Cela, ne se peut, si tu venais à te porter atteinte, toujours le destin te rendrait à ta forme première, tu dois accepter cette épreuve, c’est son accomplissement qui fera de toi, un homme libre et libéré de tous malheurs, de tout mauvais enchantement. »
PA : « Je ne suis donc qu’un simple jouet entre les mains du destin ? »
LF : « Oui, s’il te plaît de voir ainsi les choses, je ne puis t’en empêcher, mais je puis t’aider à adoucir ton quotidien. De quoi, aurais-tu besoin ? »
PA : « A quoi bon, la seule chose qui m’importe, vous ne pouvez me la donner. Mais en y réfléchissant, il revint sur sa position et demanda à sa marraine qu’elle lui apprenne à mieux comprendre encore les ongans, les médications, les plantes, enfin tout ce qui pouvait l’aider à se rendre plus utile, à ses semblables et surtout aux animaux, dont certains lui arrivaient bien blessé par des chasses cruelles et festives plus que nécessaires. Ah, encore une faveur, qu’est-il advenu de la marâtre et de mon père ?»
LF : « J’ai aidé ton père à bien comprendre son caractère et ses noirs dessins, il l’a chassée et d’elle, il ne fût plus question à travers tout le comté, crois-moi j’ai veillé, quant à ton père, il se morfond de toi, mais sans ton assentiment, je ne puis lui donner de tes nouvelles. As-tu le pardon de ses faiblesses ? »
PA : « Oui, et je désirerais beaucoup qu’il sache que son fils est un fils aimant, pouvez-vous y bien veiller, personne ne s’en trouvera-t’il blessé au passage ? »
FL : « Je cours, je vole de ce pas l’en avertir, cela fera le plus grand bien à sa santé. Tu es plus qu’un fils aimant, tu es un fils généreux ! »
Et rien, de plus il ne désira, ni ne demanda. La fée, enchantée d’un pareil filleul s’en alla prévenir le Comte, des désirs de son fils, toujours bel et bien vivant et décida encore, outres les précieux conseils, de lui délivrer plus avant bonne éducation et précieux savoir, le rendant ainsi à son rang de seigneur, et héritier de la contrée.
Ils se quittèrent sur ses promesses pleines de beaux partages. Enfin sa solitude prenait fin, certes pas de la façon escomptée, mais elle prenait fin !
Et, alors qu’il s’en retournait plein d’espoir vers son cabanon, lui parvinrent les échos d’une chasse à cour dont les résultantes étaient souvent une forêt saccagée, des animaux apeurés et blessés auxquels il prêtait volontiers assistance. La compagnie des animaux s’étant toujours révélée comme un bien être de part et d’autre. Arrivé à l’orée d’un bosquet, il entendit quelques bruits tenant à la fois du gémissement et du mugissement et avançant sur ses gardes, tout doucement il finit par découvrir l’animal effrayé et mortifié dans sa chair. Avec patience, il chercha à le rassurer avant que de pouvoir l’approcher et examiner s’il s’agissait d’une simple éraflure ou d’une bien plus vilaine blessure. Il s’avéra qu’il s’agissait en fait d’une profonde morsure qu’il soigna de son mieux.
Au fil des jours, la biche qui avait échappé là à un bien triste sort, se remit peu à peu, et ne sembla plus effrayée à son approche, elle en vint même à accepter les soins autant que sa présence sans plus aucune méfiance, ce dont tous les deux étaient à présent des plus ravis.
Le temps passant, une inquiétude vint à lui saisir le cœur, et si son père ne souhaitait plus le voir ou s’il était malade, l’attente devenait mauvaise conseillère, l’angoisse grandissait mais il trouva un soutien inattendu en sa compagne « improvisée » à laquelle il jouait souvent des airs de luth ou de cithare qu’il ornementait d’une fort belle voix, si de timidité il n’était par trop question, son talent naturel eut pu lui permettre de gagner sa vie en qualité de ménestrel dans une auberge des alentours, voir avec un peu de chance un palais le remarquerait et il pourrait ainsi devenir leur troubadour attitré mais il lui fallait aussi admettre qu’il n’avait guère le cœur à tout cela. Le temps passant, il se retrouva à raconter à l’animal le sort contraire qui semblait encore et toujours vouloir s’acharner sur lui, le temps n’arrangeant rien, le fait qu’il commençait à en souffrir et il en vint ainsi à lui narrer aussi à quel dernier caprice, le mélange incongru des vœux le soumettait, à savoir que tout moment intime le condamnerait à avoir le comportement d’une bête sauvage, voir féroce. Puis il se surprit à penser qu’en était-il des moments de tendresse partagée avec cette biche, ne risquait-il pas de la blesser, puis il se mit à rire, conscient de lui avoir prêté trop d’humanité.
Ce qu’il ignorait alors, c’est que par une journée de grande malice, une jeune damoiselle de fort haute lignée, venant à passer par-là pour demander de l’aide quant à son attelage, avait tout entendu de l’histoire bien sombre des origines nobles du jeune homme. Si bien que la jeune personne au comble d’aise, ne tarda pas à mettre au point un plan tout aussi machiavélique que la destinée du bougre, car si la dame était belle et bien de haute lignée, elle n’était en rien gente, et cela notre jeune héros ne tarderait pas à s’en apercevoir, mais un peu tard.
La manipulatrice décida de suite de se métamorphoser en une douce sibylline et de développer tant et si bien ses charmes, qu’il ne pourrait lui résister. Tout le monde ne portant pas sa laideur intérieure sur son visage, notre belle âme n’allait pas de suite comprendre la gravité de ses actes et décisions. La belle se présenta donc à la chaumière, manda de l’aide, fit tant et si bien qu’en moins de temps pour l’écrire, elle avait arrimé le pauvre cœur, ils devisèrent ainsi des heures durant, riant, parlant, la plus petite chose semblant un enchantement, un émerveillement et sans que rien de la cruauté ne transparaisse.
Ce manège dura ainsi le temps nécessaire à ce que la damoiselle ne paraisse aucunement facile, ni trop docile, ni trop calculatrice. Puis sur le fil de l’intimité, la charmante princesse au moment le plus cristallin sut quoi dire et comment le dire par un effet des plus naturels qui soit.
Convaincu d’avoir transcendé la malédiction, notre héros s’en alla vers une destinée qu’il croyait en toute simplicité sienne, tout à son bonheur tout neuf, il oublia ou du moins on y veilla pour lui, qu’il attendait, il y a peu de temps encore, des nouvelles de sa marraine et surtout de son père.
Des filets puissants et maléfiques se tissèrent autour du malheureux sans qu’il y prenne garde, son bonheur doré en apparence avait tout de la poudre que le premier souffle distillerait aux quatre vents.
On en vînt même à ne pas tarder quant à annoncer les épousailles, le temps des fiançailles lui-même à peine vécu et dans cet odieux tourbillon de gloire et de paillettes notre jeune sot en oublia ses origines, ses amis d’autrefois, chaque jour le trouvant plus éloigné de sa beauté intérieure qui rayonnait à l’extérieur. Il fût même très surpris lorsque croisant un miroir, il lui sembla avoir quelques sillons supplémentaires autour des yeux, sa toison mordorée plus en bataille que jamais semblait prendre des allures de crinières, et certaines de ses manières avaient dès lors tout de la bête.
Les premiers jours, il ne s’en tracassa plus avant mais plus les épousailles se rapprochaient et plus il devait admettre qu’il n’arrivait plus à endiguer toute une série de métamorphoses, son langage alors qu’il était maintenant nanti d’une solide éducation tenait à peine en trois mots, ses colères augmentant au moindre désaccord, ses gestes si fins et élégants étaient remplacés par des errements de bêtes sauvages. Pourquoi, l’évidence mit tant de jour à lui apparaître, nul ne put le dire, mais lorsque sa jeune promise et sa future belle-famille subirent un assaut de trop, il finit par comprendre qu’il avait fait fausse route, qu’il avait fermé trop longtemps les yeux sur une duperie sans nom. Sans doute l’attrait d’une belle épouse, de belles terres et de richesses lui avaient fait oublier les vraies valeurs, ses racines, sa famille, ce qu’il avait de bien dans son être, sa bonté et sa simplicité.
Assez festoyé, dût-il se dire car du jour au lendemain, la lumière réussit à s’imposer à ses yeux, à ce qu’il restait d’humain en lui, attiré par les sirènes d’une renommée qui n’était en rien la sienne, il en avait même oublié que l’on ne construit rien sur un mensonge fusse-t’il celui d’une autre personne, que l’on ne peut toujours fermer les yeux sur les erreurs des autres si ce n’est d’avoir à craindre d’en payer à son tour le prix, que l’on est responsable aussi de ce que l’on laisse faire. Il mit donc fin à cette mascarade pour le plus grand soulagement de tous et s’en retourna dans la forêt, pour y trouver des mois plus tard, la jeune biche là où il l’avait laissée et qui avait donc en son absence fait de sa chaumière, un abris de fortune.
Il trouva là aussi, sa marraine bien navrée de ses errements, qu’il eut pu se laisser ainsi berner mais à l’écoute de l’histoire, elle dut bien convenir que la duperie avait de quoi déstabiliser même un esprit sain dans un corps sain. Heureux et soulagé du pardon, Peau d’ange put alors apprendre que son père fou de joie, était des plus désireux de le rencontrer, à cette fabuleuse nouvelle, il en oublia presque son apparence celle d’un homme devenu à demi-lion, mais là encore le fait de ne se soucier que du bien des siens, et non de son propre bien-être lui valut sûrement en haut lieu de sorcellerie un peu de clémence car dans les quelques jours qui suivirent, il retrouva sa belle apparence ainsi que ses bonnes manières. Ne subsista alors de cette vilaine épreuve qu’une crinière de lion, du plus bel effet et de laquelle sortait de temps en temps comme de la poudre d’or, comme un subtil rappel de ses errances.
Prêt à rejoindre enfin son père, il souhaita ne pas abandonner la jeune biche qui semblait de fait très, attachée à sa personne et lui confectionna une cage des plus confortables à l’aide de tous ce que les sous-bois pouvaient contenir de mousses et d’herbes confortables.
Le voyage se passa sans encombre et les retrouvailles furent dignes des plus grandes fêtes jamais vues à mil lieues à la ronde, son père en retrouvant même une santé de jeune homme. Nous avions là l’ébauche de bien des bonheurs, si ce n’est que le jeune comte revenu à une vie plus digne de son rang ne s’ennuya au point d’en concevoir une forte mélancolie, pourquoi, cette malédiction ? N’allait-il donc jamais être heureux, comment se rendre utile comme autrefois mais sans faillir à son rang, trop de questions sous un crâne ne sont jamais bonnes conseillères et entretiennent volontiers un côté ombrageux de la bête qui n’en demande pas tant pour se manifester.
Il décida alors en accord avec son père de concevoir une sorte d’atelier de création où son art et son habile doigté faisait là bien des merveilles et où les plus démunis pourraient jouir d’un logis ainsi que de conseils pour les éloigner d’une vie d’errance et de solitude tel que lui avait pu en connaître une. Et sa joie de vivre revint comme par enchantement, ne servir à rien, ne rien créer, cela n’était pas et ne serait jamais sa ligne de vie. Il recommença à jouer de différents instruments, composa de forts jolies balades et au fil des jours, sa voix puissante et ensorcelante s’en trouvait de plus en plus mélodieuse, il l’offrait aux simples, aux démunis autant qu’aux nombreux seigneurs de la contrée lorsqu’il venait en visite au château. Sa renommée fut telle que l’on en parle encore bien des siècles plus tard !
Seule ombre au tableau, sa propre solitude qui malgré un père, une marraine et des sujets aimants lui pesait. Qu’y faire, alors même qu’il ne se souciait pas tant que cela de son apparence, il ne voulait pas pour avoir une compagne et des enfants, en être réduit à l’état d’une bête, une bête, oh, il y en avait bien une dont il n’avait jamais pu se résoudre à se séparer bien qu’il lui ait rendu plus de cent fois sa liberté, ce fût notre belle biche.
Ils avaient tissé des liens très forts qui semblaient les rassurer tous les deux et comme autrefois dans la forêt, il lui racontait ses journées et il en vint à la seule formule magique qui pouvait lever le mauvais sort sur lui en posant ses mots-là dans l’oreille de la biche : pourquoi ne peux-tu parler, j’aimerais tant savoir ce qu’ont tes yeux à me dire ?
A peine les mots magiques sortis de sa bouche, la biche se transforma en une belle femme dont la bonté rayonnait autant que sa beauté, mais elle ne pouvait se targuer d’aucune richesse, si ce n’est celle du cœur, sa beauté ayant fait ombrage à une noble, par un mauvais sort, on l’avait transformée en bête des bois dans une région propice à la chasse et qui devait par-là lui être funeste, la suite heureuse nous la connaissons.
Et la magie de deux regards énamourés jaillit parfois comme une simple mélopée, comme la complicité de deux voix qui se sont trouvées et qui tracent ensemble les résonances autant que les dissonances sur le grand chemin de la Vie.
Et de Kakophonia dont tous les sortilèges et les chants maléfiques avaient été écartés, patiemment un à un, l’on n’entendit plus jamais parler, vexée sans doute d’avoir finalement été tenue en échec, et si l’on put craindre quelques vengeances au niveau de leur descendance, il n’en fut rien, mais la raison, aujourd’hui encore, on l’ignore. Bien que nous puissions supposer que la marraine, bonne fée de son état ne dut pas y être étrangère.
Et l’on dit que par un soir de pleine lune, une certaine nuit de noce, un rugissement féroce retentit dans toute la vallée et à son écho, un cri strident, de leur mélange naquirent des arias d’une grâce d’elfe, n’est-ce dont pas si simple la mélodie du bonheur surtout lorsque la belle connaît la formule magique qui tempère les assauts de la bête.
Depuis dans le firmament l’on voit des étoiles de poussières d’or tels des nimbes servir de jonchée à des animaux égarés dans le ciel, tel Pégase, mais ceci est une autre histoire !
FIN
Caliente
Illuna
PA : « Que va-t’il advenir de moi ? Que dois-je vaincre ou convaincre pour goûter à la joie du bonheur à deux ? »
La fée ayant rarement entendu plus belle tournure de phrase, lui expliqua donc la suite de sa mauvaise ou bonne fortune soumise à l’implacable série des vœux accomplis en bien ou en mal à son encontre.
Il se revêtit, et écouta à nouveau des plus patiemment la suite du simulacre de sa vie.
LF : « Cher ange, tu dois t’en retourner vivre dans ta cabane, y accomplir tes tâches sans rechigner, et si un jour belle dame vient à passer, toujours tu t’en devras lui poser même question, et ne pourra en rien la guider quant à sa réponse sans avoir à craindre les foudres de la puissante sorcière, la si bien nommée Kakophonia. »
PA, fébrile, impatient d’en découdre avec son funeste destin : « Quelle question ? »
LF : « Allons, tu n’as aucune raison de tout vouloir précipiter, le hasard s’en occupera bien à un moment ou à un autre. Donc, la question sera, en fait une affirmation : « Je suis une pauvre bête » et tu devras alors attendre réponse, qui si elle t’est destinée de toute éternité, sera : « Oui, la bête, bien, la bête, là, calme-toi ! ».
PA : « Pourquoi devrais proclamer, que je suis une bête ? »
LF : « Pourquoi, devrais-je te blesser par avance, en te le révélant ? »
PA : « Non, assez de mystère, je veux savoir ! »
LF : « Bon, comme tu voudras, après tout, si cela est ton choix. Donc, lorsque tu seras en possibilité de vivre une relation plus fusionnelle avec une damoiselle, ton comportement deviendra celui d’une bête sauvage »
PA : « Une bête sauvage, mais à quel point ? »
LF : « Toi, qui aime tant les bêtes, les soigne, et à qui elles font confiance, si je te dis jusqu’au point de non-retourr, me comprends-tu bien ? »
PA : « Oui, ma férocité pourrait alors provoquer la mort ! Oh, comme ce mauvais sort est cruel, moi qui aime tant les bêtes, en me comportant comme la plus féroce de l’une d’entre elle, je donnerais alors la mort, à ma bien aimée, comme cela est d’un cruel ! »
LF : « Oui, mais ton destin est d’arriver à contourner ce maléfice, tu y arriveras, mais sans doute pas au moment que tu auras choisi. Si de morale, il devait y en avoir une, je dirais que le bonheur se mérite, mais que toi plus qu’un autre, tu en connaîtras le prix à payer. Oui, il te faudra risquer la vie de ta douce amie, mais si ton choix a été judicieux, elle ne risquera rien, à toi de ne pas te tromper ! »
PA : « Mais, je suis si peu armé face à la vie et ses cruautés naturelles, mais là contre sortilège et maléfice, c’est tâche impossible. Jamais je ne consentirai à risquer la vie de qui que cela soit, pour construire mon bonheur. »
LF : « Tes scrupules t’honorent mais tu ne pourras rester éternellement à l’abri des tentations, des invitations. »
PA : « Alors, je me rendrai si laid, qu’il n’y aura plus de tentation, ni d’invitation ! »
LF : « Cela, ne se peut, si tu venais à te porter atteinte, toujours le destin te rendrait à ta forme première, tu dois accepter cette épreuve, c’est son accomplissement qui fera de toi, un homme libre et libéré de tous malheurs, de tout mauvais enchantement. »
PA : « Je ne suis donc qu’un simple jouet entre les mains du destin ? »
LF : « Oui, s’il te plaît de voir ainsi les choses, je ne puis t’en empêcher, mais je puis t’aider à adoucir ton quotidien. De quoi, aurais-tu besoin ? »
PA : « A quoi bon, la seule chose qui m’importe, vous ne pouvez me la donner. Mais en y réfléchissant, il revint sur sa position et demanda à sa marraine qu’elle lui apprenne à mieux comprendre encore les ongans, les médications, les plantes, enfin tout ce qui pouvait l’aider à se rendre plus utile, à ses semblables et surtout aux animaux, dont certains lui arrivaient bien blessé par des chasses cruelles et festives plus que nécessaires. Ah, encore une faveur, qu’est-il advenu de la marâtre et de mon père ?»
LF : « J’ai aidé ton père à bien comprendre son caractère et ses noirs dessins, il l’a chassée et d’elle, il ne fût plus question à travers tout le comté, crois-moi j’ai veillé, quant à ton père, il se morfond de toi, mais sans ton assentiment, je ne puis lui donner de tes nouvelles. As-tu le pardon de ses faiblesses ? »
PA : « Oui, et je désirerais beaucoup qu’il sache que son fils est un fils aimant, pouvez-vous y bien veiller, personne ne s’en trouvera-t’il blessé au passage ? »
FL : « Je cours, je vole de ce pas l’en avertir, cela fera le plus grand bien à sa santé. Tu es plus qu’un fils aimant, tu es un fils généreux ! »
Et rien, de plus il ne désira, ni ne demanda. La fée, enchantée d’un pareil filleul s’en alla prévenir le Comte, des désirs de son fils, toujours bel et bien vivant et décida encore, outres les précieux conseils, de lui délivrer plus avant bonne éducation et précieux savoir, le rendant ainsi à son rang de seigneur, et héritier de la contrée.
Ils se quittèrent sur ses promesses pleines de beaux partages. Enfin sa solitude prenait fin, certes pas de la façon escomptée, mais elle prenait fin !
Et, alors qu’il s’en retournait plein d’espoir vers son cabanon, lui parvinrent les échos d’une chasse à cour dont les résultantes étaient souvent une forêt saccagée, des animaux apeurés et blessés auxquels il prêtait volontiers assistance. La compagnie des animaux s’étant toujours révélée comme un bien être de part et d’autre. Arrivé à l’orée d’un bosquet, il entendit quelques bruits tenant à la fois du gémissement et du mugissement et avançant sur ses gardes, tout doucement il finit par découvrir l’animal effrayé et mortifié dans sa chair. Avec patience, il chercha à le rassurer avant que de pouvoir l’approcher et examiner s’il s’agissait d’une simple éraflure ou d’une bien plus vilaine blessure. Il s’avéra qu’il s’agissait en fait d’une profonde morsure qu’il soigna de son mieux.
Au fil des jours, la biche qui avait échappé là à un bien triste sort, se remit peu à peu, et ne sembla plus effrayée à son approche, elle en vint même à accepter les soins autant que sa présence sans plus aucune méfiance, ce dont tous les deux étaient à présent des plus ravis.
Le temps passant, une inquiétude vint à lui saisir le cœur, et si son père ne souhaitait plus le voir ou s’il était malade, l’attente devenait mauvaise conseillère, l’angoisse grandissait mais il trouva un soutien inattendu en sa compagne « improvisée » à laquelle il jouait souvent des airs de luth ou de cithare qu’il ornementait d’une fort belle voix, si de timidité il n’était par trop question, son talent naturel eut pu lui permettre de gagner sa vie en qualité de ménestrel dans une auberge des alentours, voir avec un peu de chance un palais le remarquerait et il pourrait ainsi devenir leur troubadour attitré mais il lui fallait aussi admettre qu’il n’avait guère le cœur à tout cela. Le temps passant, il se retrouva à raconter à l’animal le sort contraire qui semblait encore et toujours vouloir s’acharner sur lui, le temps n’arrangeant rien, le fait qu’il commençait à en souffrir et il en vint ainsi à lui narrer aussi à quel dernier caprice, le mélange incongru des vœux le soumettait, à savoir que tout moment intime le condamnerait à avoir le comportement d’une bête sauvage, voir féroce. Puis il se surprit à penser qu’en était-il des moments de tendresse partagée avec cette biche, ne risquait-il pas de la blesser, puis il se mit à rire, conscient de lui avoir prêté trop d’humanité.
Ce qu’il ignorait alors, c’est que par une journée de grande malice, une jeune damoiselle de fort haute lignée, venant à passer par-là pour demander de l’aide quant à son attelage, avait tout entendu de l’histoire bien sombre des origines nobles du jeune homme. Si bien que la jeune personne au comble d’aise, ne tarda pas à mettre au point un plan tout aussi machiavélique que la destinée du bougre, car si la dame était belle et bien de haute lignée, elle n’était en rien gente, et cela notre jeune héros ne tarderait pas à s’en apercevoir, mais un peu tard.
La manipulatrice décida de suite de se métamorphoser en une douce sibylline et de développer tant et si bien ses charmes, qu’il ne pourrait lui résister. Tout le monde ne portant pas sa laideur intérieure sur son visage, notre belle âme n’allait pas de suite comprendre la gravité de ses actes et décisions. La belle se présenta donc à la chaumière, manda de l’aide, fit tant et si bien qu’en moins de temps pour l’écrire, elle avait arrimé le pauvre cœur, ils devisèrent ainsi des heures durant, riant, parlant, la plus petite chose semblant un enchantement, un émerveillement et sans que rien de la cruauté ne transparaisse.
Ce manège dura ainsi le temps nécessaire à ce que la damoiselle ne paraisse aucunement facile, ni trop docile, ni trop calculatrice. Puis sur le fil de l’intimité, la charmante princesse au moment le plus cristallin sut quoi dire et comment le dire par un effet des plus naturels qui soit.
Convaincu d’avoir transcendé la malédiction, notre héros s’en alla vers une destinée qu’il croyait en toute simplicité sienne, tout à son bonheur tout neuf, il oublia ou du moins on y veilla pour lui, qu’il attendait, il y a peu de temps encore, des nouvelles de sa marraine et surtout de son père.
Des filets puissants et maléfiques se tissèrent autour du malheureux sans qu’il y prenne garde, son bonheur doré en apparence avait tout de la poudre que le premier souffle distillerait aux quatre vents.
On en vînt même à ne pas tarder quant à annoncer les épousailles, le temps des fiançailles lui-même à peine vécu et dans cet odieux tourbillon de gloire et de paillettes notre jeune sot en oublia ses origines, ses amis d’autrefois, chaque jour le trouvant plus éloigné de sa beauté intérieure qui rayonnait à l’extérieur. Il fût même très surpris lorsque croisant un miroir, il lui sembla avoir quelques sillons supplémentaires autour des yeux, sa toison mordorée plus en bataille que jamais semblait prendre des allures de crinières, et certaines de ses manières avaient dès lors tout de la bête.
Les premiers jours, il ne s’en tracassa plus avant mais plus les épousailles se rapprochaient et plus il devait admettre qu’il n’arrivait plus à endiguer toute une série de métamorphoses, son langage alors qu’il était maintenant nanti d’une solide éducation tenait à peine en trois mots, ses colères augmentant au moindre désaccord, ses gestes si fins et élégants étaient remplacés par des errements de bêtes sauvages. Pourquoi, l’évidence mit tant de jour à lui apparaître, nul ne put le dire, mais lorsque sa jeune promise et sa future belle-famille subirent un assaut de trop, il finit par comprendre qu’il avait fait fausse route, qu’il avait fermé trop longtemps les yeux sur une duperie sans nom. Sans doute l’attrait d’une belle épouse, de belles terres et de richesses lui avaient fait oublier les vraies valeurs, ses racines, sa famille, ce qu’il avait de bien dans son être, sa bonté et sa simplicité.
Assez festoyé, dût-il se dire car du jour au lendemain, la lumière réussit à s’imposer à ses yeux, à ce qu’il restait d’humain en lui, attiré par les sirènes d’une renommée qui n’était en rien la sienne, il en avait même oublié que l’on ne construit rien sur un mensonge fusse-t’il celui d’une autre personne, que l’on ne peut toujours fermer les yeux sur les erreurs des autres si ce n’est d’avoir à craindre d’en payer à son tour le prix, que l’on est responsable aussi de ce que l’on laisse faire. Il mit donc fin à cette mascarade pour le plus grand soulagement de tous et s’en retourna dans la forêt, pour y trouver des mois plus tard, la jeune biche là où il l’avait laissée et qui avait donc en son absence fait de sa chaumière, un abris de fortune.
Il trouva là aussi, sa marraine bien navrée de ses errements, qu’il eut pu se laisser ainsi berner mais à l’écoute de l’histoire, elle dut bien convenir que la duperie avait de quoi déstabiliser même un esprit sain dans un corps sain. Heureux et soulagé du pardon, Peau d’ange put alors apprendre que son père fou de joie, était des plus désireux de le rencontrer, à cette fabuleuse nouvelle, il en oublia presque son apparence celle d’un homme devenu à demi-lion, mais là encore le fait de ne se soucier que du bien des siens, et non de son propre bien-être lui valut sûrement en haut lieu de sorcellerie un peu de clémence car dans les quelques jours qui suivirent, il retrouva sa belle apparence ainsi que ses bonnes manières. Ne subsista alors de cette vilaine épreuve qu’une crinière de lion, du plus bel effet et de laquelle sortait de temps en temps comme de la poudre d’or, comme un subtil rappel de ses errances.
Prêt à rejoindre enfin son père, il souhaita ne pas abandonner la jeune biche qui semblait de fait très, attachée à sa personne et lui confectionna une cage des plus confortables à l’aide de tous ce que les sous-bois pouvaient contenir de mousses et d’herbes confortables.
Le voyage se passa sans encombre et les retrouvailles furent dignes des plus grandes fêtes jamais vues à mil lieues à la ronde, son père en retrouvant même une santé de jeune homme. Nous avions là l’ébauche de bien des bonheurs, si ce n’est que le jeune comte revenu à une vie plus digne de son rang ne s’ennuya au point d’en concevoir une forte mélancolie, pourquoi, cette malédiction ? N’allait-il donc jamais être heureux, comment se rendre utile comme autrefois mais sans faillir à son rang, trop de questions sous un crâne ne sont jamais bonnes conseillères et entretiennent volontiers un côté ombrageux de la bête qui n’en demande pas tant pour se manifester.
Il décida alors en accord avec son père de concevoir une sorte d’atelier de création où son art et son habile doigté faisait là bien des merveilles et où les plus démunis pourraient jouir d’un logis ainsi que de conseils pour les éloigner d’une vie d’errance et de solitude tel que lui avait pu en connaître une. Et sa joie de vivre revint comme par enchantement, ne servir à rien, ne rien créer, cela n’était pas et ne serait jamais sa ligne de vie. Il recommença à jouer de différents instruments, composa de forts jolies balades et au fil des jours, sa voix puissante et ensorcelante s’en trouvait de plus en plus mélodieuse, il l’offrait aux simples, aux démunis autant qu’aux nombreux seigneurs de la contrée lorsqu’il venait en visite au château. Sa renommée fut telle que l’on en parle encore bien des siècles plus tard !
Seule ombre au tableau, sa propre solitude qui malgré un père, une marraine et des sujets aimants lui pesait. Qu’y faire, alors même qu’il ne se souciait pas tant que cela de son apparence, il ne voulait pas pour avoir une compagne et des enfants, en être réduit à l’état d’une bête, une bête, oh, il y en avait bien une dont il n’avait jamais pu se résoudre à se séparer bien qu’il lui ait rendu plus de cent fois sa liberté, ce fût notre belle biche.
Ils avaient tissé des liens très forts qui semblaient les rassurer tous les deux et comme autrefois dans la forêt, il lui racontait ses journées et il en vint à la seule formule magique qui pouvait lever le mauvais sort sur lui en posant ses mots-là dans l’oreille de la biche : pourquoi ne peux-tu parler, j’aimerais tant savoir ce qu’ont tes yeux à me dire ?
A peine les mots magiques sortis de sa bouche, la biche se transforma en une belle femme dont la bonté rayonnait autant que sa beauté, mais elle ne pouvait se targuer d’aucune richesse, si ce n’est celle du cœur, sa beauté ayant fait ombrage à une noble, par un mauvais sort, on l’avait transformée en bête des bois dans une région propice à la chasse et qui devait par-là lui être funeste, la suite heureuse nous la connaissons.
Et la magie de deux regards énamourés jaillit parfois comme une simple mélopée, comme la complicité de deux voix qui se sont trouvées et qui tracent ensemble les résonances autant que les dissonances sur le grand chemin de la Vie.
Et de Kakophonia dont tous les sortilèges et les chants maléfiques avaient été écartés, patiemment un à un, l’on n’entendit plus jamais parler, vexée sans doute d’avoir finalement été tenue en échec, et si l’on put craindre quelques vengeances au niveau de leur descendance, il n’en fut rien, mais la raison, aujourd’hui encore, on l’ignore. Bien que nous puissions supposer que la marraine, bonne fée de son état ne dut pas y être étrangère.
Et l’on dit que par un soir de pleine lune, une certaine nuit de noce, un rugissement féroce retentit dans toute la vallée et à son écho, un cri strident, de leur mélange naquirent des arias d’une grâce d’elfe, n’est-ce dont pas si simple la mélodie du bonheur surtout lorsque la belle connaît la formule magique qui tempère les assauts de la bête.
Depuis dans le firmament l’on voit des étoiles de poussières d’or tels des nimbes servir de jonchée à des animaux égarés dans le ciel, tel Pégase, mais ceci est une autre histoire !
FIN
Caliente
Illuna

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